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La nature: un filtre de trop ?

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Les expériences de Boyle sur des pompes à air et la fabrication de vides ne semblent pas, à première vue, avoir la moindre incidence sur la croyance en Dieu et le comportement religieux et pourtant, ils se changent l’un l’autre.

Il faut, pour comprendre ce changement et en apercevoir la portée, saisir à quel point la physique du XVIIe siècle, celle de Galilée et de ses successeurs, rompt avec la physique d’Aristote. Aristote distinguait les mouvements naturels des corps des mouvements violents auxquels ils sont soumis Toute intervention humaine sur la nature peut en perturber la physique. Or, par ses lunettes, ses microscopes, ses télescopes, ses pompes à air, la nouvelle physique, celle que nous référons désormais à l’âge classique, devient radicalement interventionniste sur les choses du monde et sur les phénomènes ; à tel point qu’on a parfois pu croire qu’elle n’était en quête que d’un caractère spectaculaire ; en effet, on n’obtient pas un vide spontanément ; jamais la nature n’en fabrique par elle-même dans notre environnement. Il faut le provoquer.

En réalité, la physique instrumentée du XVIIe siècle, celle qui n’accède plus à ses objets que par des instruments, est devenue une tout autre affaire. Mais précisément, cette nature qui ne se livre jamais que brusquée et violentée, que par des biais qui apparaissent accidentés, ne devient-elle pas un vis-vis inutile ?

Si la physique consiste à ordonner des phénomènes et à montrer que cet ordre s’effectue selon des sortes de règles ou de lois, ces lois fussent-elles approximatives et seulement probables, si l’on peut se demander comment elles s’articulent entre elles et à supposer qu’on veuille écrire ces articulations, quel besoin y a-t-il d’attribuer ces lois et leurs articulations à une nature ?

Dans sa Libre Enquête sur la notion vulgaire de nature (1686), Boyle propose une solution radicale : celle de ne plus jamais recourir dans les explications de physique mathématique et expérimentale à la notion de nature en l’abandonnant totalement à l’opinion vulgaire. N’est-ce pas perdre son temps que de chercher à savoir ce que c’est que la nature pour en déterminer les lois ? Et ne vaudrait-il pas mieux faire l’inverse : trouver et établir les lois des phénomènes naturels et peut-être se risquer à dire quelque chose qui vaille, sinon sur la nature, du moins sur l’organisation des phénomènes créés par Dieu ?

Comprenons bien ce geste qui, en dépit de la radicalité de sa portée, laquelle est nouvelle, n’est pas aussi nouveau qu’il en a l’air. C’est un problème qui s’est posé dès la première moitié du XVIIe siècle à Descartes, puis, un peu plus tard à Pascal. Descartes remarque en effet, dans son Traité du monde (1632) et dans ses Principes de philosophie (1644) – qui nous découvrent sa physique -, que trop de termes dont les significations sont voisines se chevauchent sans raison (nature, monde, univers). Pascal allait sans doute plus loin dans sa lettre à Le Pailleur (février 1648) où il prend pour méthode de ne pas encombrer le savoir par des recherches prétendument premières et fondamentales alors qu’elles ne constituent jamais que des obstacles à des savoirs que l’on peut réellement conquérir. Au fond, c’est a fortiori que Boyle suggère qu’on ne doit pas s’encombrer de la notion de nature en physique.

Du coup, la physique devient une sorte de dialogue entre Dieu, créateur du monde, et l’entendement du physicien qui cherche la syntaxe de ce discours, sans l’attribuer, comme Galilée le faisait encore, à une nature. Cette façon de penser la physique mène très loin, tant dans la méthode scientifique que sur le terrain religieux.

Le dialogue dont le physicien recherche la syntaxe ne requiert pas la fixité en soi qu’exige la position d’une nature. Dans cette dyade évolutive qui se forme entre Dieu et le physicien, les lois peuvent être, jusqu’à un certain point, approximatives ; la seule nécessité qu’elles requièrent est plutôt celle d’une marge de manœuvre ou un emplissement aléatoire entre deux extrêmes. Cette approximation est déclarée de méthode dès l’exergue de Libre Enquête sur la notion vulgaire de nature lorsque Boyle met son ouvrage sous le signe de Galien, le grand médecin de l’Antiquité (131-201 après JC), qu’il cite en ces termes : « On doit oser approcher la vérité ; car, même si nous ne pouvons pas la saisir entièrement, il nous est toutefois possible de nous rapprocher d’elle de plus près que nous ne le sommes présentement ». La Libre Enquête, montrait ainsi comment procédait la nouvelle physique pour assimiler les ruptures de régularité dans les lois d’abord obtenues ; le procédé valait aussi pour le traitement des miracles qui étaient moins considérés comme des brèches exceptionnelles censées se produire dans la régulation créée par un Dieu qui voulait, en rompant la régularité, montrer sa force, que comme des événements encore mal déchiffrés par celui qui voulait les décoder et qui aurait mieux fait et ferait mieux de substituer une loi plus forte à une loi trop faible. Ce qui revient à retirer tout surnaturel au miracle, comme il a été reproché à Boyle; ce reproche se trouve, sans qu’il prononce le nom de Boyle, chez J.S. Mill dans ses Essais religieux.

Les brèches sont le signe d’un monde fragile, cassable, mais aussi flexible, de toute façon changeant. La dyade que Dieu forme avec l’homme, intime l’idée d’une providence, relativement ployable et favorable à l’homme et à son bonheur; elle sera défendue bien au-delà de la mort de Boyle (en 1692) dans les Conférences qui, longtemps encore, porteront son nom et défendront les droits d’un théisme jusqu’aux XVIIIe voire XIXe siècles.

Boyle souligne que « nature » est bien l’équivalent de « physis » en grec, mais que ce mot n’a pas d’équivalent en hébreu ; langue qui, dans sa structure même, rend impossible la représentation de Dieu en images. Le monothéisme n’a décidément pas besoin de la nature.

En 1913, Valéry écrivait que « les lois naturelles du genre XVIIe siècle, par contraste avec les idées actuelles de grands nombres et de moyennes, représentaient les phénomènes comme produits par des machines expressément faites pour amener ces résultats rigoureux, constants » (Cahiers, II, 838). Et il ajoutait, une trentaine d’années plus tard, en 1942, réfléchissant sur la physique du XXe siècle : « la nature n’observe plus les règles du jeu » (II, 911). Si admiratifs soyons-nous de ses Cahiers dont chaque remarque est un trait de lumière, nous pourrions nous demander, en suggérant les exemples d’Archimède, de Pascal et de Boyle, s’il y a jamais eu, sinon dans la tête de quelques Newtoniens puis celle de Kantiens, une nature pour observer les règles du jeu, et si les auteurs du XVIIe siècle ont tous ignoré qu’ils fabriquaient eux-mêmes les machines qu’ils prêtaient à la nature.

Image de Jean-Pierre Cléro
Jean-Pierre Cléro
Philosophe, professeur émérite de philosophie à l’Université de Rouen.
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