En adressant aux chrétiens de Corinthe cette question rhétorique, Paul exclut qu’il soit possible de répondre par la négative et de s’opposer au prétendu verdict de la nature. Mais de quelle nature s’agit-il ? Comment celle-ci est-elle censée nous instruire ? Et surtout : faut-il que dans ce développement consacré à l’exigence du port du voile (ou, selon certains commentateurs, d’une coiffure leur couvrant la nuque) par les femmes qui prient et prophétisent dans l’assemblée, Paul soit à ce point à court d’arguments pour en venir à invoquer la
sacro-sainte nature ?
Quelle nature ?
Il faut d’abord s’entendre sur ce que recouvre ce mot. De toute évidence, il ne peut s’agir de la nature au sens biologique du terme : si les hommes ne sont pas tous égaux face à la calvitie, leurs cheveux sont tout à fait susceptibles de pousser aussi longuement que ceux des femmes. Les hippies et les hard-rockers nous en ont donné suffisamment d’exemples.
Il est possible que Paul soit sous influence stoïcienne. Pour ce courant philosophique, la nature (physis) désigne un ordre rationnel inscrit dans le cosmos, qu’il appartient au sage de reconnaître afin d’y conformer son comportement. Il en irait ainsi d’une certaine « nature des choses », que l’observation et un peu de bon sens permettraient d’identifier. Après quoi, il faudrait être pervers pour ne pas se résoudre à suivre cette nature, promesse de vie harmonieuse.
Dans la tradition juive, l’insensé est plutôt celui qui ne suit pas l’enseignement de la Torah. Paul lui-même a régulièrement recours à la Loi de Moïse dans ses développements, quand ce n’est pas directement à l’enseignement du Seigneur (lequel, fort heureusement, n’a pas laissé de consignes quant à la coupe de cheveux à adopter préférentiellement). S’il se réfère ici à « la nature », serait-ce un signe de son embarras ?
Cheveux longs et idées courtes
Car, disons-le franchement, l’argument est embarrassant. C’est le lot d’à peu près tous les propos tendant à nous faire accroire que telle conduite est « naturelle », et son envers contre-nature. L’exemple un peu ridicule de la longueur des cheveux l’illustre à merveille : on a vite fait de transformer en nature des choses, en essence atemporelle et universelle, une coutume en réalité située dans l’espace et le temps. Faire un absolu intouchable de ce qui n’a en fait qu’une portée relative, c’est ne pas voir plus loin que le bout de son nez et de ses propres usages. En somme, cette soi-disant nature est profondément culturelle, mais cherche à se faire passer pour autre et plus que cela.
Si l’affaire des cheveux plus ou moins longs peut sembler dérisoire, les conséquences de ce recours à la nature sont néanmoins potentiellement dramatiques. Ainsi quand il en va de la sexualité et de ses prétendues dérives contre-nature (Rm 1,26-27). Le pseudo-argument de la nature permet d’imposer certains comportements et d’en disqualifier, voire d’en criminaliser, d’autres. Il vient également à l’appui de hiérarchies dites elles aussi « naturelles ». Pour le cas qui nous occupe, celle qui voit l’homme dominer sur la femme, une évidence dans le monde méditerranéen qui est celui de Paul. La longueur différenciée des cheveux n’est jamais qu’une manière parmi d’autres de rappeler qui a la prééminence, et de l’inscrire sur les corps. S’écarter de la « nature », c’est alors rompre avec « ce qui convient », avec les convenances, et s’exposer au jugement et au déshonneur.
Vers la liberté
Il y a pourtant, dans le corpus paulinien, de véritables percées vers une libération de ces normes sociales, et une égalité, au moins, entre frères et sœurs dans l’Église. Ainsi le célèbre verset : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ. » (Ga 3,28) Mais tout se passe comme si Paul s’empressait de ne pas en tirer toutes les conséquences, par peur, peut-être, d’une forme d’anarchie dans l’Église.
Paul l’écrit un peu plus loin: « Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais un Dieu de paix » (1 Co 14,33). Ce qui est certain, c’est que Paul est un homme d’ordre. Peut-être y avait-il effectivement urgence à remettre de l’ordre chez les chrétiens de Corinthe. Peut-être avaient-ils pris un peu trop de libertés, du moins au goût de Paul. Peut-être redoutait-il la mauvaise impression qu’ils risquaient de donner aux yeux de leurs concitoyens. Et si les Corinthiens se montraient en fait un peu plus conséquents que Paul ? Un peu plus… évangéliques ?
Ordre ou progrès ?
Son rappel à l’ordre appuyé par l’argument de la nature nous rappelle que celui-ci est profondément conservateur : invoquer la nature, le plus souvent, sert les intérêts des puissants, des dominants. Pour que surtout rien ne change, et que les conditions ne s’égalisent pas. La conclusion brutale, autoritaire, du passage est à l’avenant : en Église, on ne conteste pas ! Ce qui, pour quiconque a une petite idée de la réalité des Églises, ressemble davantage à un vœu pieux, en même temps qu’à un aveu d’impuissance de la part de Paul.
Que faire alors d’un tel texte biblique, si peu convaincant que Paul coupe court à toute discussion ? Assurément pas en tirer une norme à appliquer telle quelle – cela ne devrait d’ailleurs être le cas d’aucun texte biblique. Mais le prendre au sérieux, entrer en dialogue avec lui, reconnaître ses failles et ses limites, et remercier Paul de nous présenter de manière aussi exemplaire ce qu’il ne faut surtout pas faire. C’est aussi de cette façon que la Bible nous enseigne. Et il reste possible de penser Paul contre Paul, le Paul de la liberté en Christ contre celui du maintien de l’ordre.

