Le constat du malaise de certains d’entre nous à utiliser le mot « Dieu » est tout à fait juste. Il survient alors même que nous sommes profondément convaincus de l’intérêt d’une méditation et d’une interprétation de la Bible, alors même que nous avons expérimenté une relation à une dimension de l’existence qui nous dépasse, alors même que nous sommes reconnaissants de la dimension communautaire offerte par les Églises et de la pertinence des engagements sociaux qu’elle permet.
Mais la prise de distance d’avec une lecture littéraliste de la Bible, le questionnement sur les ressorts psychologiques et sociologiques de nos expériences spirituelles, un regard critique sur les travers des discours et des pratiques ecclésiastiques, et enfin la nécessité de prendre la mesure des apports des sciences et de les articuler à notre réflexion théologique, tout cela peut nous conduire à évacuer la figure d’un Dieu personnel, agissant souverainement sur la réalité, garantissant un salut individuel et collectif. Et donc nous questionner sur l’usage même du mot « Dieu » pour l’ambiguïté de ce qu’il évoque.
Cependant, la proposition de Sébastien Gengembre de considérer Dieu comme « une créature d’encre et de papier, de salive et de souffle », « un petit mot qui circule et virevolte dans nos paroles, dans nos théologies, et jusque dans nos prières » me semble trop évanescente, inconsistante, même si ce petit mot est aussi « où placer toutes les raisons d’aimer, d’espérer, de faire confiance ».
Ma question est celle de la transcendance, de la consistance d’une transcendance que nous pouvons nommer Dieu éventuellement, ou que le mot Dieu peut habiter. Il ne s’agit pas simplement de savoir ce qui nous permet de jouer avec les mots, mais de connaître, de reconnaître ce qui nous oblige, ce qui appelle de notre part un acte de dépendance acceptée.
C’est en essayant d’articuler trois dimensions de l’existence théologique que je voudrais avancer une proposition. Ces dimensions fondatrices sont pour moi : l’expérience spirituelle, l’interprétation de la Bible, et le rapport à la réalité. Chacune doit demander aux deux autres une forme de vérification ou en tout cas de critique. L’expérience comme émotion doit être passée au crible des sciences sociales mais aussi de la critique des illusions religieuses par la Bible, l’interprétation de la Bible doit être abordée dans une démarche qui rejoint l’expérience du lecteur et affronte les contraintes de la scientificité. Le rapport à la réalité doit s’ouvrir à la mémoire biblique mais aussi à l’inattendu des expériences spirituelles.
Envers qui, quoi, suis-je aujourd’hui, sommes-nous aujourd’hui, obligés de reconnaître notre dépendance ? La réalité et la raison nous obligent à reconnaître notre dépendance envers le vivant (pour utiliser un vocable contemporain). Nous avions cru que le vivant dépendait de nous, était soumis à notre pouvoir. Nous découvrons que notre avenir dépend de la manière dont nous accepterons d’y trouver place, de ne pas en être les maîtres. Ce vivant nous procure des expériences spirituelles, encore faut-il que nous les vivions comme un don et non comme une offre de domination. Et nous appartenons sans discontinuité à ce vivant – que la Bible appelle création – qui « soupire » comme nous à sa délivrance.
Mais la dépendance est aussi une dimension que je lis dans la Bible. Et dans la figure, la personne de Jésus. Une dépendance radicale puisqu’elle va jusqu’à l’acceptation de la mort. Une dépendance qui est le nom que devrait recouvrir le mot « agapé », un amour qui n’est en rien possessif mais reconnaissance de notre besoin des autres et du vivant. Une dépendance acceptée qui ne dénie pas les contraintes et la violence du monde, mais permet d’y faire naître de nouveaux liens.
Enfin nos expériences spirituelles que nous croyons souvent nous mettre en relation avec plus fort, plus grand, plus puissant que nous, et nous permettre d’en tirer une augmentation de nos capacités, nous invitent plutôt à découvrir la fragilité de nos existences partagée avec le vivant, et à susciter des engagements de service.
Dire que la transcendance à reconnaître serait le vivant dont nous faisons partie, dont nous acceptons de dépendre, serait-il alors simplement une immanence déterministe, une forme de matérialisme ou un spinozisme qui confond nature et Dieu ? Je ne le pense pas dans la mesure où la dépendance reconnue et acceptée est aussi la condition de l’exercice d’une liberté possible, le premier pas vers le renouvellement des liens qui nous sont nécessaires, le départ d’une aventure que la mort même ne peut arrêter.
Alors Dieu ? La Bible dit qu’il a voulu dépendre de nous dans la personne de Jésus. À la suite de Jésus nous acceptons de dépendre du vivant et des humains qui en font partie. Nous revendiquons cette folie et ce scandale dans un monde de domination et de rationalité. Nous nous retrouvons avec d’autres dans cette conscience de notre dépendance et de notre fragilité. Nous avons confiance dans les effets inattendus de l’agapé, qui relève et suscite le nouveau.
Dieu est le nom qu’il nous arrivera d’utiliser, pour marquer notre dépendance, mais nous savons qu’il dépend de nous.

